octobre 26, 2021

Les Franco-Turcs

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Hacivat et Karagöz (partie II)

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(Hacivat sort de l’écran, du côté opposé de Dilara).

KARAGÖZ, se précipitant sur la jeune fille :

Bonjour, mademoiselle…

DİLARA, le regardant puis lui tournant le dos :

Je ne parle pas aux vieux !

KARAGÖZ, s’approchant :

Ne me parlez pas, alors, contentez-vous de me regarder…

DİLARA, tournant toujours le dos à Karagöz :

Non mais, c’est qu’il insiste, l’affreux bonhomme…

KARAGÖZ :

Ne bougez pas, alors. (Il s’approche de Dilara et lui fait un bisou dans le cou). Smack !

DİLARA, se retournant :

Ça va pas, la tête ? Il a complètement bavé sur mon caftan, le loustic !

KARAGÖZ :

Vite, un bisou ! (Il se précipite sur Dilara et l’embrasse).

DİLARA :

Berk ! Berk ! Berk ! Non mais, il est complètement détraqué, le vieux moche ! Il me prend pour qui ?

KARAGÖZ. – Soyez bien gentille,

Fait’s-moi un bisou…

DİLARA :

Un bisou ? Et puis quoi encore ?

KARAGÖZ :

Un bisou ! Un bisou ! Un bisou !

DİLARA :

Bon, d’accord, vous l’aurez voulu…

KARAGÖZ :

Un bisou ! Un bisou ! Un bisou !

DİLARA :

Très bien, fermez les yeux…

KARAGÖZ :

Et j’aurai mon bisou ?

DİLARA :

Un bisou, deux bisous, trois bisous, autant que vous voudrez…

KARAGÖZ :

Alors, d’accord, je ferme les yeux…

DİLARA :

Vite, je vais lui envoyer Pataprout !

(Dilara sort, un chameau entre).

LE CHAMEAU, s’approchant doucement de Karagöz :

Bl bl bl bl bl bl bl…

KARAGÖZ :

C’est toi, ma chérie ?

LE CHAMEAU, s’approchant doucement de Karagöz :

Bl bl bl bl bl bl bl…

KARAGÖZ :

Ah ! J’entends ta douce voix…

LE CHAMEAU, s’approchant doucement de Karagöz :

Bl bl bl bl bl bl bl…

KARAGÖZ :

Vite, mon amour, un bisou !
(Le chameau s’approche et embrasse Karagöz sur la bouche).

KARAGÖZ :

Doucement, ma chérie, j’ai du mal à respirer… Attention, tu me lèches le nez !… Mais, calme-toi, tu es trop coquine !… (Le chameau se retourne et lui présente ses fesses que Karagöz embrasse immédiatement). Ma chérie, comme votre peau est douce…(Le chameau remue la queue). Ah, ma belle, vos cheveux me chatouillent…(Le chameau pète). Votre parfum est léger comme l’odeur d’une fleur. (Le chameau pète encore, plus fort). Mais, mon amour, qu’avez-vous mangé pour sentir aussi fort ? […]  (Karagöz ouvre les yeux). Quoi ! Un chameau ! Quelle horreur ! (Le chameau sort de l’écran).

(Dilara entre, elle tient un parapluie avec lequel elle va frapper Karagöz).

DİLARA, frappant Karagöz qui s’enfuit :

Viens m’embrasser, mon amour, viens m’embrasser…

KARAGÖZ, fuyant :

Quelle horreur ! Elle est plus méchante que mes cinq femmes réunies…

DİLARA, Karagöz ayant quitté l’écran :

Bon débarras, il est enfin parti, le vieux moche ! (Elle sort de l’écran).

(Hacivat et Karagöz entrent chacun d’un côté de l’écran).

KARAGÖZ :

Ah, Hacivat, si tu savais…

HACİVAT :

Je sais, mon ami, mon Karagöz, je sais… J’ai bien voulu vous avertir…

KARAGÖZ :

As-tu une autre femme à me présenter ?

HACİVAT :

Maintenant que Dilara a raconté partout que vous embrassiez le derrière des chameaux, il vous sera difficile de trouver une nouvelle épouse dans toute la région.

KARAGÖZ :

Mais c’est affreux, c’est abominable, c’est…

HACİVAT :

Mais non, mon ami, c’est une histoire pour faire rire… mais, si quelqu’un l’a écoutée, il a appris quelque chose…

KARAGÖZ :

Quoi ? Que je suis un imbécile ?

HACİVAT :

Non, mon ami, il a appris qu’il faut respecter les autres en général et les jeunes filles en particulier…

FIN

D’après la légende, ce couple malicieux est né dans la ville de Bursa, capitale de l’Empire Ottoman. Le contremaître bossu du chantier de la mosquée d’Ulu et son ami forgeron Hacivat échangeaient à longueur de journée des pitreries et blagues. Tous les ouvriers s’arrêtaient de travailler pour les regarder et ne rater aucun mot. La construction prit un tel retard que le sultan Orhan Gazi, fort mécontent, les fit exécuter. Par la suite, regrettant sa décision, le sultan demanda à son vizir de faire revivre l’âme de ces deux hommes que tout le monde appréciait. Le vizir eut l’idée de créer deux marionnettes qui raconteraient des histoires drôles.

Populaire depuis le 16e siècle, Hacivat et Karagöz évoluent dans un quartier imaginaire, accompagnés d’une kyrielle de personnages représentant la société ottomane dans son ensemble avec notamment l’idiot du village, le mendiant arabe, le rabbin, le Grec, la servante noire de la maison, la tante circassienne, le gardien albanais, Monsieur l’ivrogne, etc. Chaque personnage est reconnaissable à son costume et à son accent. Truffées de clichés, ces pièces portent un véritable regard critique sur l’ordre social imposé, les habitudes de la société et les conventions acceptées sans interrogation.

Cher lectrice, chère lecteur, j’espère vous avoir diverti à ma manière avec ce théâtre d’ombres si célèbre en Anatolie. Si toutefois les paroles vous ont offensé(e) et si ma langue a fourché, je vous prie de bien vouloir m’en excuser ! : Sürç-û lisan affola!

En attendant le prochain article de l’été, n’oubliez pas de profiter des spectacles et des festivités !

Hatice

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