juillet 31, 2021

Les Franco-Turcs

Site d information

Hacivat et Karagöz (partie I)

6 min read

Placé derrière un voile de mousseline blanche, appelée ayna [miroir] et servant d’écran, le göstermelik [figure décorative fixe] représente un vase avec des fleurs qui attire le regard du spectateur. Soudain retentit le son strident d’un sifflet en bois qui, comme les trois coups au théâtre, interpelle le public et l’avertit que le spectacle est sur le point de commencer. Debout derrière l’écran et proche d’une source lumineuse, le hayalî ou montreur d’ombres retire le göstermelik de la scène et s’apprête à projeter sur la toile l’ombre des tasvir –silhouettes multicolores fabriquées à partir de la peau de chameau. Cette peau, traditionnellement utilisée au 16e siècle, résiste à la chaleur et ne se déforme pas à proximité de la mèche de la lampe à huile. Les figurines et décors, peints avec des teintures végétales, sont manipulés à l’aide de baguettes en bois. Installés de l’autre côté de l’écran, le public observe attentivement les projections colorées.

Une maison d’un côté et un arbre de l’autre. Le décor est planté et la pièce intitulée Une fiancée de caractère peut commencer au rythme d’une chanson populaire. Hacivat et Karagöz sont les deux personnages principaux de ce théâtre d’ombres.

KARAGÖZ [prononcé « karagueuze », littéralement, « œil noir »] : est un homme du peuple, bourru, astucieux, franc, parfois grossier mais dynamique. Il est peu éduqué et dit à voix haute ce que le peuple pense tout bas. La simplicité de son langage peut être appréhendée comme une satire.

HACİVAT [prononcé « hadjivat »], quant à lui, est un personnage érudit qui manie avec aisance un turc ottoman châtié et enrichi de mots persans. Il utilise la prose rimée et représente la haute société.

Les deux autres personnages sont DILARA, la jeune fiancée, et le CHAMEAU.

HACİVAT, chantant :

Je cherche un homme à qui parler,
Un érudit, un fin lettré,
Qui parle anglais, qui est poète…

KARAGÖZ, sur le même air, apparaissant et disparaissant :

Qui chante, qui rote et qui pète…

HACİVAT :

Ah ! Ah ! Ah ! Oui, c’est vrai,
Je cherche un homme à qui parler…

KARAGÖZ, parlant, apparaissant et frappant Hacivat :

Tu vas te taire, oui, tu chantes comme une casserole ! (Il se sauve).

HACİVAT :

Ouille ! Ouillouillouille !
KARAGÖZ, réapparaissant et disparaissant de nouveau :

Tiens donc, ouillouillouille, ça rime avec andouille !

HACİVAT :

Qui m’a frappé ? (Il se tourne de tous les côtés)

Personne ! J’ai dû rêver…  Reprenons. (Toujours sur le même air).
Je veux de la conversation,
Parler de l’Asie, du Japon,
Avec un homme très honnête…

KARAGÖZ, sur le même air, apparaissant et disparaissant :

Qui chante, qui rote et qui pète…

HACİVAT :

Ah ! Ah ! Ah ! Oui, vraiment,
Je cherche un ami, maintenant…

KARAGÖZ, survenant et frappant Hacivat :

Tu vas te taire, oui, tu vas faire pleuvoir, tu chantes comme un pied ! (Il se sauve).

HACİVAT :

Aïe ! Aïe ! Aïaïaïe !

KARAGÖZ, réapparaissant et disparaissant de nouveau :

Tiens donc, aïaïaïe, ça rime avec « tu dérailles ».

HACİVAT :

Qui m’a frappé ? (Il se tourne de tous les côtés). Personne ! J’ai dû rêver… Reprenons…

Oh, pour un peu de distraction…

KARAGÖZ, survenant :

Non ! non ! non ! Tu ne chanteras pas Hacivat !

HACİVAT :

C’est vrai, Karagöz, je n’ai plus besoin de chanter…

KARAGÖZ :

Et pourquoi Hacivat ?

HACIVAT :

Karagöz, mon ami, je n’ai plus besoin de chanter car je viens de vous trouver.

KARAGÖZ :

Et alors ?

HACİVAT :

C’est vous que je cherchais, Karagöz. Nous allons pouvoir discuter, parler, deviser…

KARAGÖZ :

Mais non, mais non, mais non…  Je ne veux pas parler avec toi Hacivat…

HACİVAT :

Et pourquoi, mon ami, que vous ai-je donc fait ?

KARAGÖZ :

Ce n’est pas ce que tu as fait qui compte, c’est ce que tu n’as pas fait !

HACİVAT :

Mon ami, je vous prie de bien vouloir me dire ce que vous avez sur le cœur.

KARAGÖZ :

Sur le cœur ? Qu’est-ce que j’ai sur le cœur ? Je ne comprends rien à ce que tu me racontes Hacivat.

HACİVAT :

Voyons, Karagöz, mon ami, je vous prie, avec ces mots, de bien vouloir m’exposer vos doléances…

KARAGÖZ :

Mais non, Hacivat, je ne vends pas des diligences.

HACİVAT :

Excusez-moi, ami très cher. Je vais essayer de parler un langage que vous pourriez entendre…

KARAGÖZ :

Mais, j’entends très bien… Tu fais exprès ou quoi Hacivat ? Je ne comprends rien à ce que tu me dis.

HACİVAT :

D’accord, d’accord, je vais essayer de parler dans votre langage : qu’est-ce que je n’ai pas fait Karagöz ?

KARAGÖZ :

Tu n’as pas fait que je suis toujours célibataire…

HACİVAT :

Comment ? Avec cinq femmes, vous vous considérez toujours comme célibataire, mon ami ?

KARAGÖZ :

Ma première femme est retournée chez sa mère, ma seconde femme m’a mis dehors, ma troisième femme ne veut plus me voir, ma quatrième femme me donne des coups de balai dès qu’elle me voit…

HACİVAT :

Et votre cinquième femme, mon ami ?

KARAGÖZ :

Ma cinquième femme, parlons-en de ma cinquième femme…

HACİVAT :

Alors ?

KARAGÖZ :

Elle a un gros bouton sur le nez. Une énorme verrue pleine de poils. Ça lui a poussé en une nuit. Je ne peux plus la voir.

HACİVAT :

D’accord, d’accord, je vais faire un effort.

KARAGÖZ :

Je ne veux pas des forts, je veux une femme, une vraie…

HACİVAT :

J’en connais bien une mais…

KARAGÖZ :

Je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

HACİVAT :

Oui, c’est possible mais…

(Chaque fois que Karagöz répètera la même phrase, il y aura un jeu comique : grand bond, petit bond, déplacement original).

KARAGÖZ :

Je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

HACİVAT :

Mon ami, écoutez-moi !

KARAGÖZ :

Je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

HACİVAT :

Mais, écoutez-moi, ce n’est pas si simple !

KARAGÖZ :

Je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

HACİVAT :

Je dois vous dire que…

KARAGÖZ :

Je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

HACİVAT :

Mais, enfin, mon cher Karagöz, prêtez-moi l’oreille !

KARAGÖZ :

Je ne peux pas, j’en ai besoin, et puis je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

HACİVAT :

Très bien, d’accord, suivez-moi ! (Il se tourne et sort de l’écran, suivi par Karagöz qui répète les mêmes mots) .

KARAGÖZ :

Je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

(Une jeune fille apparaît dans un coin. Hacivat et Karagöz arrivent de l’autre côté).

HACİVAT à Karagöz :

Mais, mon ami, il vous faut d’abord voir son père…

KARAGÖZ :

Je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

HACİVAT :

Je vous en prie, allons d’abord parler à la marieuse…

KARAGÖZ :

Je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

HACİVAT :

Mais, mon ami, ça ne se fait pas… Vous devez respecter le protocole… D’autant plus que la jeune fille…

KARAGÖZ :

Je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

HACİVAT :

Laissez-moi au moins lui parler en premier !

KARAGÖZ :

Je la veux ! Je la veux ! Je la veux !

HACİVAT :

Très bien, qu’il en soit fait selon votre volonté, mon cher ami. Ah, au fait, elle s’appelle Dilara !

KARAGÖZ :

Dilara, tu as dit Dilara ?

HACİVAT :

Mais oui, mon cher Karagöz, j’ai bien dit Dilara.

KARAGÖZ :

Ça veut bien dire qu’elle est aimante, non, mon cher Hacivat ?

HACİVAT :

Il est connu que les Dilara sont des femmes un peu rêveuses mais parfaites à tous points de vue.

KARAGÖZ :

N’en dis pas plus, elle est pour moi !

HACİVAT :

Très bien, je vous laisse…

—————————–

Laissons Hacivat sortir de l’écran, du côté opposé de Dilara. Pendant ce temps, cher lecteur, chère lectrice, je vous propose une courte interruption pour mieux apprécier la suite de notre animation !

ENTRACTE

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Copyright © All rights reserved. | Newsphere by AF themes.