juin 13, 2021

Les Franco-Turcs

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Danse et mysticisme, d’après l’œuvre de Celaleddin Rumi

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Coiffés d’une haute toque de feutre, symbole de la pierre tombale, et vêtus d’un manteau noir, les « Mevlevi » [ou derviches tourneurs] entament lentement leur cérémonie religieuse appelée le « sema ». Témoins de l’unicité de Dieu, les derviches commencent à tourner les bras croisés. Puis, les bras étendus, la main droite ouverte vers les cieux, ils implorent Dieu pour recueillir la grâce divine et la répandre sur terre par la main gauche, tournée vers le sol. Laissant tomber leur manteau noir qui recouvre une longue tunique blanche, métaphore du linceul, ils s’apprêtent à naître spirituellement à la vérité. La tête légèrement inclinée sur le côté droit, ils commencent à tourner progressivement sur eux-mêmes et autour de la salle, sous le regard attentif de leur maître. Telle une corolle de fleur, leur grande robe blanche se déploie au son du ney – flûte de roseau. Ils s’élancent dans un tourbillonnement de plus en plus rapide pouvant durer de longues heures jusqu’à atteindre un état de transe : une tempête extraordinaire au fond de l’âme met leur corps en mouvement. Grâce au sema, ce voyage mystique vers le parfait, le derviche se tourne vers la vérité. Il s’élève avec amour vers Dieu et offre son égo vaincu. Son tournoiement reflète l’aspect extérieur de son extase intérieure. Il se trouve ainsi dans une relation d’authenticité avec lui-même et les autres. Ayant atteint le plus haut degré de l’extase mystique, il se consume et se dissout en Dieu, puis retourne à son état de créature accomplie et à son devoir sur terre.

Cette danse soufie, dont le but est l’élévation de l’âme, a été initiée par le grand poète et mystique Mevlana Celaleddin Rumi. Contemporain de François d’Assise, Rumi a traversé le 13e siècle, ce qui correspond au septième siècle de l’Islam. S’il semble représenter l’alliance de l’homme avec Dieu et la paix dans une partie du monde, il est peu connu en Occident. Né en 1207 de notre ère à Balkh, en Perse orientale et dans l’Afghanistan d’aujourd’hui, il est contraint de quitter son pays natal avec sa famille, alors qu’il est encore enfant, car son père pressent une invasion mongole. Chassé par la guerre et les massacres, il traverse toute la Perse et d’autres contrées avant de s’installer à Konya, en Asie Mineure, appelée le pays des Rum, où il trouvera refuge jusqu’à la fin de sa vie et se révélera plus tard, au carrefour de différentes religions. La dénomination « Rumi » signifie d’ailleurs « celui qui a vécu dans l’Empire romain d’Orient, en Anatolie ». Grand érudit, il est surnommé « Mevlana », ce qui veut dire « notre maître ». Ses disciples viennent du monde entier : des Turcs, notamment le gouverneur de Konya et son épouse, des Iraniens, Grecs, Indiens, etc. À sa mort, en 1273, tous les habitants de Konya, chrétiens et musulmans, assistent à son enterrement.

 

[Nihavend eser-demedim mi par Ömer Mert, au ney]

Fils d’un mystique, Rumi étudie la théologie musulmane auprès de son père et d’autres savants d’Orient qui lui enseignent le soufisme. Peu avant l’âge de 40 ans, après le décès de son père, alors qu’il est lui-même maître et grand théologien, il reçoit la visite de Şems [ou Shams], un derviche errant. Şems, dont le nom signifie « le soleil » en persan, n’a pas de véritable métier mais est un éveilleur de conscience. Il lui pose une question assez classique dans le soufisme mais Rumi perd connaissance en l’entendant. Par la suite, il expliquera avoir vu en Şems une manifestation théophanique, c’est-à-dire la manifestation de la lumière divine. Il s’adressera d’ailleurs à Şems en ces termes : « Tu es mon soleil, tu es mon Dieu ». Par cette rencontre, qui marque un moment de transformation alchimique, son âme s’ouvre à la lumière et il en sort métamorphosé : désormais, il chante et danse.

Grâce à Şems, il fait aussi l’expérience de l’amour. Loin d’être charnelle, la relation qu’il entretient avec son maître est spirituelle. À travers lui, il voit Dieu. Le nom de ce dernier « Şems-i Tebrizi » signifie en persan « le soleil de la vérité », la vérité étant l’un des attributs de Dieu ; Rumi voit en Şems cette vérité. Şems, son « pir », éducateur et compagnon spirituel, l’a aussi profondément aimé, et cette expérience de l’amour renvoie à une citation coranique : « les créatures aiment leur seigneur et le seigneur aime ses créatures » car l’amour est nécessairement réciproque. En parlant de Rumi, Şems dit : « En vérité, voir ton visage est une béatitude, certains désirent voir l’envoyé de Dieu, qu’ils voient Mevlana ! ».

En outre, la danse des derviches représente les planètes qui tournent autour du maître : les disciples tournent autour du maître, tout comme Rumi lui-même tourne autour de Şems, le soleil. Pour Mevlana, les atomes du monde entier tournent autour du soleil divin.

 

Même si l’ordre des derviches tourneurs, dans le sens strict, est créé après sa mort, ses disciples pratiquent le sema de son vivant. Plus tard, après son décès, un de ses disciples qui a pris en dictée son œuvre didactique Mesnevi, commence à donner forme à cette tradition. Puis, le fils de Rumi fonde une confrérie basée sur l’œuvre de son père et ritualise la danse. Aujourd’hui, tout cela est devenu un folklore pour touristes, bien qu’il existe encore quelques authentiques derviches tourneurs.

À travers la danse, sorte de joie de l’âme qui se réveille, Rumi accède à certaines vérités. La musique, comme prière, est perçue comme une visitation divine. Elle met les cœurs en mouvement et est un moyen de se connecter au divin, l’homme étant le lien entre le ciel et la terre. Chez Rumi, la danse est spontanée, il tourne autour de lui-même, et en état d’extase, il est littéralement habité par un autre. Après la disparition définitive de son maître spirituel, il écoute de la musique et danse nuit et jour. Ce n’est que vers la fin de sa vie, après sa rencontre avec Şems, qu’il commence à déclamer des poèmes. Il les dit en dansant, en tournant, et ses disciples les écrivent, ce qui a donné un énorme recueil de poèmes lyriques. Mevlana dit qu’en écoutant de la musique, en état de transe, il entre en communication avec Şems qui devient lui et que les poèmes qu’il dit viennent en réalité de Şems.

Avant d’être mystique, Rumi est avant tout un grand poète, visionnaire et sa sagesse s’étend au-delà des frontières nationales. Il s’oppose à toute forme de dogmatisme car, pour lui, l’esprit doit rester absolument libre. Il pense tout simplement qu’aimer l’humanité, c’est aimer Dieu et son appel s’adresse à tous :

[Version turque du quatrain ci-dessus]

Polyglotte, Rumi parle le persan, le turc et l’arabe. À la fois classique et moderne, son bagage linguistique et culturel lui permet d’être différent. Comme tout grand poète, il fait avant tout preuve d’ouverture et de liberté : peut-on d’ailleurs être créateur si on nie l’autre ?

Et comme le suggère Paul Valéry au nom de l’altérité : « Mettons en commun ce que nous avons de meilleur et enrichissons-nous de nos mutuelles différences ».

1 thought on “Danse et mysticisme, d’après l’œuvre de Celaleddin Rumi

  1. Merci pour ce texte formidable.
    J’ai également apprécié la musique agréable qui vous emporte 👍
    J’ai hâte de continuer à vous lire

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